L'épopée littéraire : Le Petit Sauvage, Alexandre Jardin

Publié le 14 Août 2011

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Un jour, Alexandre Eiffel s'aperçoit avec effroi qu'il est devenu une grande personne, un empaillé de trente-huit ans. Esclave de son agenda, il ne copule plus guère et se prélasse sans honte dans la peau d'un mari domestiqué, indigne du petit garçon rebelle et vivant qu'il fut, celui à qui son papa disait:

-Le Petit Sauvage, tu es un fou! Alexandre décide de réveiller l'enfant en lui. Il quitte son épouse qui lui servait de bouillotte, rachète la maison où vécut le Petit Sauvage, part retrouver la Société Secrète des Crusoé et surtout Fanny, son bateau bleu et ses lèvres inoubliables. Mais les ans ont passé et le retour aux amours enfantines ne pourra se faire que grâce à Manon, la contrôleuse des volcans, qui fait si bien l'amour dans les branches des arbres.

 

 

 

 

 

Livre lu dans le cadre de L'épopée littéraire

Le texte suivant fait état de critique de L’Enfant Sauvage d’Alexandre Jardin, construit sur la forme d’un journal intime tenu par le personnage principal. Il y évoque notamment son désir de faire sortir l’enfant qui est en lui et de botter les fesses à l’adulte triste qu’il est devenu. Ce texte prend la forme d’une lettre ouverte adressée au personnage principal.


 

 

« Le Petit Sauvage, vous êtes un fou. Avec tout le respect que je vous dois, et les quelques formules appropriées à votre rang de cravatté, votre comportement m’enchante et me fait déchanter à la fois, me bouleverse et me pousse dans mes ultimes retranchements. Savez-vous, Petit Sauvage, qu’il m’arrive parfois de repenser à vos propos lors de nos rares entrevues au sein de la Société Secrète des Crusoé ?


A dire vrai, je n’étais pas le combattant que vous étiez. Ragaillardi par de maigres et éphémères victoires contre l’Autorité, vous persévériez dans une cause que vous jugiez juste : celle de l’Enfance. Ah… si seulement j’avais pu avoir les mêmes états d’âmes, ces croyances qui m’apparaissaient à l’époque comme des futilités, et qui s’avéraient être, « en vrai », la dernière forteresse contre un ennemi commun que nous sous-estimions : le Temps. Il m’a emporté, bien avant vous je dois dire, car je considérais vos débordements et vos écarts de comportement comme des enfantillages qui n’étaient pas dignes de vous. Non, je ne les voyais que comme des balbutiements d’un nouveau-né capricieux.


Voyez-vous par quelle désillusion a été bercée mon existence ? Très tôt, les Adultes étaient parvenus à me faire grandir plus que de coutume, à s’introduire dans mes pensées pour me donner cette illusion d’un Monde Adulte dans lequel ma place paraissait être déjà réservée. J’avais ce rôle à tenir, me disaient-ils, cette Destinée toute tracée – une prison dorée, en outre – vers laquelle j’étais amené inéluctablement. « Vous serez Avocat (avec un grand A, Mônsieur) me disaient-ils ! » Que pouvais-je répliquer ? Je croyais alors qu’être Avocat faisait partie de moi, que c’était l’accomplissement d’une personne qui n’en était qu’au stade le plus primitif, celui de la germination. Plus tard, assis derrière un grand bureau de chaîne massif que j’avais fait fabriquer à l’autre bout de la Terre (elle n’était plus si grande, cette Terre, vue d’en haut), je me suis soudainement demandé ce que je faisais là. Quelque-chose manquait.


« Où sont mes impatiences irrésistibles, ma férocité et mes désespoirs insondables ? » pensais-je (p.16).


N’étaient-ce pas les mêmes inlassables questionnements qui vous taraudaient, au début de la Nouvelle Vie que vous fomentiez ? Je ne savais plus, j’avais dû trop enfouir mes sentiments par peur qu’ils ressurgissent subitement, pour parvenir à présent à y accéder quand je le désirais. Ils étaient comme ces objets de valeur que nous enterrions étant petit pour les déterrer « quand nous serons grand », pour finalement plus jamais nous en souvenir.


Si vous avez très tôt abandonné vos rêves d’enfant, vous devez comprendre, Petit Sauvage, cet état de langueur dans lequel on nous a plongés. Et encore, vous, vous aviez conservé bien au fond de vous, enfouie dans je ne sais quelle parcelle de votre Adultie, cette petite étincelle susceptible de briller à la moindre occasion. Un coup de grisou, dit-on, et ça implose. Je vous vois bien, Petit Sauvage, sur le point de reprendre les commandes de la machine, d’expulser de ce corps cette grande personne indolente et dépressive, fringuée comme un trader qui n’a plus que ses costumes pour être heureux. « Eh oh, réveille-toi gars ! Sors de là ! Evacue l’navire, tu coules ! Fuis les carcans du monde social, dégaine ton survêtement et fais sauter tes boutons de manchette, l’empaillé, car Alexandre Eiffel veut tirer un trait sur son existence d’Adulte ! » Vous aviez réussi à leur arracher le peu d’innocence qui vous restait, cette candeur qui à l’extrême devient de la naïveté ou de la niaiserie, mais qui à petite dose, distillée dans une personnalité rêveuse et curieuse, enchante les parents jusqu’à l’âge de dix ans. Et ensuite, rupture de contrat, on vous tire les oreilles comme à un enfant, et à grand renfort de désillusions et de phrases sévères, on vous brise votre Innocence et vous plonge dans le tourbillon de l’Adultie.


Je n’avais décidément pas l’âme à la rébellion. A l’époque, j’avais peine à considérer vos envolées lyriques comme crédibles et légitimes. Encore aujourd’hui, quand il m’a été donné d’apprendre votre désistement au sein de l’entreprise Eiffel, vos soubresauts fantaisistes et la légèreté de vos mœurs, le moule de l’Adulte que je représente – forgé par toutes sortes de responsabilités –, s’est demandé quelle abeille vous avait encore piquée. Et puis, bien qu’honteux d’accéder à de telles pensées, j’ai eu plaisir à entendre parler de votre rachat de la Mandragore, de vos ébats effrénés avec la Fanny de votre Enfance – redécouverte à travers Manon – et de la seconde vie de votre grand-mère à vos côtés. Vif, doté d’une envie de liberté viscérale, vous m’écriviez ces quelques mots dignes d’une ode à la révolution :


Je recouvrai séance tenante l’insouciance allègre des enfants qui ne s’inquiètent pas des exigences de la vie matérielle. A l’heure du goûter, il me suffirait de me rendre à la cuisine pour y trouver des tartines à la gelée de groseille préparées par Tout-Mama ». (p.79).

 


Sur le bord d’un gouffre que je ne peux franchir, je contemple le versant de ce monde, dont quelques murmures me parviennent. Un nombre réduit d’empaillés a franchi le pas, une infime partie – comme vous – a brisé les chaînes d’un esclavage moderne, peu ou prou ont considéré que le sens de l’existence revenait à sublimer les petites choses du quotidien d’une pointe d’originalité. D’une île secrète au Québecvous vouliez EBRANLER LE MONDE. Versatile, indécis, volage, dissipé, l’enfant ténu qui est en moi vous envie. Et vous remercie. Jusqu’à votre dernier souffle, vous êtes parvenu à inverser le cours d’une existence morose et sans grande folie. Votre « odyssée intime », comme vous la nommiez, je l’ai lu.


J’ai formé le dessein de rédiger un ouvrage qui, dans sa forme même, refléterait ma singularité retrouvée, un texte dont la composition évoluerait pour mieux restituer les métamorphoses intérieures que j’ai recherchées ou subies. Débutant comme un roman pour adultes, il prendrait ensuite les apparences d’un livre pour enfants en couleurs. Si ces pages pouvaient être publiées un jour sous une couverture sérieuse et inciter ne serait-ce qu’un seul lecteur à réveiller l’enfant qui dort en lui, alors je serais comblé » (p.248).

 


Le Petit Sauvage, vous avez fait de votre vie une grande aventure. Digne d’être contée, votre destinée a traversé les frontières… Attendez-nous ! nous aimerions tant vous suivre… »

 

« Il y a des adultes qui n’ont jamais été des enfants ». Jacques Prévert

 

 

L'épopée littéraire est allée dans les quatre coins de la France, chez Yv, Margotte, histoires-de-livres et Ameni. Leurs critiques seront publiées au fur et à mesure. Cet article sera mis à jour progressivement.

Merci aux participants d'avoir joué le jeu malgré les retards, les indécisions, les problèmes de connexion Internet, etc. bref, tous les petits imprévus !

 

Retrouvez les autres critiques (je vous conseille d'aller les lire, elles permettent de confronter les points de vue) aux liens suivants :

 

http://histoires-de-livres.over-blog.com/article-le-petit-sauvage-alexandre-jardin-85002151.html

 

http://ameni.over-blog.fr/article-le-petit-sauvage-d-alexandre-jardin-87776352.html

 

http://lyvres.over-blog.com/article-le-petit-sauvage-81838007.html

Rédigé par L'épopée littéraire

Publié dans #Romans

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Yv 04/11/2011 09:28



Très beau billet ! Bravo ! Et surtout belle initiative, je n'aurais sans doute pas lu ce roman sans cette épopée. A bientôt



Margotte 02/11/2011 18:07



J'arriiiiiiiive ! demain ! Tu verras que mon avis est bien différent ;-) Chouette aventure, à renouveler



L'épopée littéraire 05/11/2011 12:00



Pourrais-tu me laisser le lien qui mène directement vers ta critique ?


Merci Margotte



Ameni 02/11/2011 00:28



Quel billet ! :)


(Le mien me paraît bien terre-à-terre en comparaison^^)


Merci pour cette épopée en tout cas. Hâte de lire les billets des autres participants ;)



L'épopée littéraire 02/11/2011 10:37



Merci beaucoup Ameni,


Les liens des autres billets ont été ajoutés.


Cette épopée littéraire a été un plaisir, c'est agréable de relire vos petits-mots sur la première page du roman.