Chapitre V : Les Infortunes de la vertu, Sade

Publié le 26 Mai 2011

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Irrités de ce premier crime, les monstres ne s'en tinrent pas là; ils l'étendirent ensuite nue à plat ventre sur une grande table, ils allumèrent des cierges, ils placèrent l'image de notre sauveur à sa tête et osèrent consommer sur les reins de cette malheureuse le plus redoutable de nos mystères. Je m'évanouis à ce spectacle horrible, il me fut impossible de le soutenir.

 

Une indécision perdure toujours quand vous finissez de lire Les Infortunes de la vertu. Vous ne pouvez être charmé sans prendre en compte l’odieux qui vous est passé sous le nez. Malgré cela, tant sur la forme que sur le fond, Sade fait preuve d’un brio certain pour conter son histoire et parvenir à une morale plus qu’explicite pour le lecteur.

 

 

 

 

 

 

 

Sade a durant longtemps été proscrit du Panthéon littéraire, et n’est passé à la postérité qu’il y a quelques décennies. Le lectorat a quasiment mis deux siècles pour accepter les idées de ce Marquis libertin, pour assimiler une conception de l’existence loin des dogmes et des carcans institutionnels de l’Eglise. Je pense qu’il est parfois bien utile de se référer à la biographie de l’homme-écrivain pour mieux percevoir la valeur de son œuvre.  Donatien-Aldonse-François de Sade est un personnage à part entière, dûment nanti de son titre de noblesse, il considère très tôt les morales ecclésiastiques comme étant représentatives d’un temps où les conceptions religieuses sont absconses. Son goût fort vif pour l’érotisme, pour la débauche et la profanation des représentations bibliques, le conduisent maintes fois dans les geôles de l’Etat. En un mot comme en mille, c’est un libertin. Délaissant ses conquêtes, batifolant de-ci de-là, accusé de viol, d’enlèvement, arrêté… il passe de nombreuses années à la Bastille, où il termine Les Infortunes de la vertu le 8 juillet 1787 - en seulement seize jours.

 

Sade n’est-il pas finalement, en filigrane, l’un des personnages peu vertueux de son œuvre ?

 

Les Infortunes de la vertu est une œuvre qui met en scène les deux chemins que l’Homme peut prendre dans le monde : le premier, celui de Juliette, est le choix le plus simple qu’un être puisse faire, celui de se tourner vers ses passions naturelles et de se laisser aller au crime affreux qui conduit à la fortune. Le second, celui de Justine (et de Sophie, par logique), représente les épines de la vertu, les sentiments d’honnêteté qui germent dans les cœurs et qui rendent pénible la carrière de la vie. Sade met en scène cette dualité constante afin de mieux rendre compte des « bénéfices » que chaque chemin procure aux personnages. Pauvre Justine, pauvre Sophie, si proches et animées des desseins les plus purs qui soient, le destin ne leur en offrira aucune récompense. Sous la coupe du sadique narrateur, ces parangons de vertu vont « goûter » aux pires souffrances et aux tragédies les plus déplorables.

 

    Sade-Aline-et-Valcour

 Si la Raison vous abandonne, lecteurs, et que vous décidez - comme moi – de suivre les traces de notre Sophie dans les chemins de la vertu, je me dois de vous avertir que c’est à un grand malheur auquel vous vous exposez alors. Si pure, si blanche de toute souillure et si honnête à la fois, notre Sophie croît véritablement en l’amour et aux capacités de l’homme à faire le bien. Plaçant ses espérances dans les valeurs spirituelles, elle n’a de cesse de croire en la Providence, la seule à même d’adoucir ses chagrins, d’apaiser ses plaintes, et de la fortifier dans l’adversité - qui n’existe que pour mieux la dédommager dans un monde meilleur. Cette Candide de la gent féminine croise sur sa route toutes les mésaventures possibles et imaginables, du vol au viol, du fouet au gibet, personne ne peut être plus malmené que cela par la vie. Le lecteur, quant à lui, ne peut être plus sollicité dans les sentiments de piété et d’humanisme que dans Les Infortunes de la vertu : l’histoire est contée par Sophie avec tant de franchise et de candeur, que même son extrême naïveté fait peine à voir. Le lecteur a mal au cœur pour cette pauvre petite, animée d’une piété presque hyperbolique et dangereuse. Imaginez-vous dans une situation inextricable, coupable d’une action peu glorieuse (ne cherchez pas à le nier !) : d’un côté apparaît la punition tant redoutée, celle de laquelle la plupart vont se détourner ; et de l’autre, voie illuminée par l’impunité, vers laquelle votre bon sens va vous y pousser. Et vous voilà coupable de bien des maux, mais punis d’aucun. Imaginez à présent cette Sophie, prude à la conscience tranquille, qui jamais au grand jamais ne choisira cette deuxième solution : et la voilà victime d’un choix pris auprès de Dieu.

 

L’injustice n’est pas le seul thème abordé dans Les Infortunes de la vertu : Sade met en scène des personnages représentatifs de théories philosophiques que le lecteur peut aisément rattacher à différents écrivains-philosophes. Il y transparaît, entre autre, l’idée de Jean-Jacques Rousseau selon laquelle l’homme ne décide d’être juste que par peur des sanctions ; s’il peut impunément commettre des méfaits, il le fera : après tout, personne ne peut rester juste en toute circonstance, s’il est plus avantageux de commettre l’injustice sans en être inquiété, l’homme peut s’y aventurer. Ainsi, dans l’œuvre de Sade, les protagonistes légitiment leurs mauvaises œuvres par cette théorie des intérêts : l’injustice commise leur a été plus bénéfique que la dévotion, sans le moindre soupçon de châtiment. Le calcul d’intérêt, basé autour de l’argent, apparaît comme le fondement des motivations humaines : et c'est ainsi que la puissance des uns soustrait la liberté des autres. De quoi vous remémorer vos cours de philosophie et vous rafraichir la mémoire.

   

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 Approchez-vous... oui, oui, plus près. Et tendez l'oreille. Bon. En vérité, le livre sur ma photographie n'est pas Les Infortunes de la vertu. Au moins trois personnes se sont ruées dessus cette semaine pour le dévorer ! Et du coup, bibi se retrouve sans l'oeuvre en question ce week-end. Mea culpa.

 

Cependant, le lecteur est à même de se lasser au fil de l’œuvre : le même schéma se reproduit constamment, la jeune fille croît tomber sur son sauveur, et bam ! c’est le plus vil homme du coin qu’elle croise. De quoi vous désespérer et vous faire penser que la citation de Musset « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels […] » existe bel et bien, et ne se décline qu’au masculin. L’existence des personnages fonctionne comme un miroir auquel le lecteur confronte sa personnalité et le choix qu’il aurait fait en pareil cas d’emprunter l’une des deux issues envisageables. Sade s’évertue toujours à ne jamais dépasser la barrière de la langue vulgaire, usant continuellement de périphrases ; et il donne la parole à ses personnages comme pour mieux se décharger de toute responsabilité. On sent vraiment un auteur conscient de la censure que son œuvre peut déclencher. Malgré cela, il dépeint un monde sans espoir, celui des libertins que l’on imaginer fréquenter les salons, une société sans une once de vertu, affectée de toutes les tares possibles.

 

L’œuvre atteint son paroxysme d’impiété avec les gestes impudiques et assumés de moines dans un monastère perdu en forêt : la religion est discréditée par ces viols à répétition durant trois longues années. Sade met ainsi en exergue le ridicule des vœux de chasteté de l’Eglise, et montre les véritables desseins de personnes d’apparente pureté. Même la religion ne peut résister face au vice, « cloaque d’impureté et de souillure ». C’est un constat sans appel.

 

Et, et, et... si on concluait ?

 

Sade manipule le lecteur comme il le souhaite tout le long du bouquin, il le domine de sa plume élégante et de son style bien tourné – loin d’être archaïque. Le rebondissement final est « à point », comme on dit : Sade ne mise pas sur le suspense pour surprendre son lecteur, il amène sa morale avec la plus grande patience du monde, sans brusquer les événements. Et face au douloureux constat de l’inexistence prouvée de Dieu (comment pourrait-il tolérer tous ces actes affreux s’il existait vraiment ?), Sade nuance à la toute dernière page le leitmotiv de toute une œuvre : les hommes peuvent mourir tranquilles, ils seraient capables de dominer leurs passions et d’accéder au repentir. En quelques mots, Les Infortunes de la vertu est un livre teinté de contrastes, captivant et répugnant à la fois, il est le fruit d’un homme doué d’autant de talent et d’aussi peu de morale. Tentez l’aventure.

Rédigé par L'épopée littéraire

Publié dans #Romans

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Dilan 03/11/2013 02:31

Justine et sophie: ces deux boms évoquent la justice et la sagesse. Pourquoi sont-ils associés au personnages qu'ils désignent?

readviewed 05/06/2011 23:15



Fiou, quelle rédaction! Les bras m'en tombent!


Je me suis longtemps dit qu'il faudrait que je m'essaie à Sade, par curiosité, mais je crains que l'ambiance soit un peu malsaine et que ça me perturbe! :p



L'épopée littéraire 10/06/2011 21:51



J'ai déserté le blog quelques jours pour finir ma semaine. Je suis épuisé !


Merci beaucoup pour ce commentaire ! Il réchauffe le coeur, bien évidemment.


N'hésite pas à te plonger dans Sade : on croît toujours que, comme étant le précurseur du sadisme, son oeuvre n'est que grossièretés. Bon, évidemment, c'est en partie vrai, mais Sade parvient à
transcrire ces scènes horribles par un langage élevé. Il y a quelques envolées lyriques bien savoureuses ! Il ne faut donc pas avoir peur ! Lance-toi, tu aimeras, et tu n'en seras pas
particulièrement choquée.



Laeti (histoires-de-livres) 02/06/2011 12:18



Voilà une très bonne idée de lecture qui en plus, est un classique! Je me le note pour tenter l'expérience et enrichir ma culture (on ne lit jamais assez de classiques) :)



L'épopée littéraire 02/06/2011 17:06



Je suis bien d'accord avec toi ! Un classique n'est pas forcément un livre obligatoire de lycée !



Yv 31/05/2011 20:01


Elle est faite ici : http://lyvres.over-blog.com/article-le-dernier-crane-de-m-de-sade-47107004.html. L'article est un peu court, depuis, je me suis un peu étendu.


L'épopée littéraire 01/06/2011 18:09



La quantité ne fait pas la qualité, ne t'inquiète pas, mais il est vrai qu'en confrontant les articles, ceux "d'aujourd'hui" sont plus étoffés. Bonnes lectures



Yv 31/05/2011 10:47


Une lecture pas très facile,mais aborder Sade demande de savoir déjà un peu où l'on va. As-tu lu le roman de Jacques Chessex : Le dernier crâne de M. de Sade ? Sur les derniers jours du marquis.


L'épopée littéraire 31/05/2011 18:17



J'avais auparavant quelques notions et des données biographiques vues en cours. Je partais dans cette oeuvre en ayant quelques repères qui guidèrent ma lecture. Et non, je ne
connaissais pas ce bouquin. Le résumé qu'en fait le site Evene est assez captivant, je dois dire. Merci pour cette piste de lecture ;-) Si jamais tu en fais une critique livresque un de ces
jours, préviens-moi !