Chapitre XII : Là où vont nos pères, Shaun Tan

Publié le 19 Juillet 2011

Cette BD silencieuse aux dessins magnifiques, semblables à des photographies, est le destin romancé de millions de nos « minorités ».

 

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« Pourquoi tant d'hommes et de femmes sont-ils conduits à tout laisser derrière eux pour partir, seuls, vers un pays mystérieux, un endroit sans famille ni amis, où tout est inconnu et l'avenir incertain ? Cette bande dessinée silencieuse est l'histoire de tous les immigrés, tous les réfugiés, tous les exilés, et un hommage à ceux qui ont fait le voyage ».

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

J’avais été un peu dégoûté par toutes ces bandes dessinées célèbres et rentrées dans notre patrimoine culturel. Je voulais sortir des carcans que nous imposent les classiques pour aller au-delà des fondamentaux de la BD.

 

Une très bonne surprise pour cette bande dessinée où les couleurs sépia sont peu nombreuses, les dialogues inexistants mais l’aspect visuel extrêmement aigü. Là où vont nos pères est un concentré de finesse et de simplicité, une pépite qui pousse le lecteur - tout à fait naturellement -, à une attention visuelle exacerbée par la multiplicité des détails éloquents et des allusions portées en bande dessinée avec subtilité.

 

La bande dessinée commence avec une première page qui compte une multitude de portraits, de faciès de personnes malheureuses à la moue dubitative et aux lèvres retroussées. Ce sont, dans un panorama à vous déchirer le cœur, des citoyens du monde de toutes nationalités représentés par ces photos d’identité que l’on arbore habituellement sur nos passeports. Héros d’une odyssée muette, ces « petites gens » d’une histoire sans H majuscule s’apprêtent à être les protagonistes d’une tragique déchéance.

 

Les couleurs de vieilles photos, jaunies par le temps, retranscrivent avec éloquence cette morosité ambiante qui entoure le départ de ces milliers de personnes. La couverture mordorée, teintée d’un brun chaud aux reflets dorés, donne davantage de crédit à la tristesse qui accompagne les séparations et les départs forcés.

 

 

 03 arrival p5L’auteur, en trois coups d’un crayonné appliqué, délicat et détaillé, doux et sombre à la fois, se fait le témoin fictif de leur désespoir. Là où vont nos pères n’est pas simplement l’histoire d’un homme isolé, mais l’histoire d’un homme parmi tant d’autres, d’un symbole chargé d’être le porte-parole de toute une génération de migrants.

 

Mais Shaun Tan ne s’évertue pas à en dénoncer les travers dans toute sa brutalité, il insère une dose d’imaginaire dans un réel maussade et angoissé. Comme un artisan du bonheur, un sorcier de la BD, il gratifie ses dessins d’une dose de fantastique et d’une magie endiablée, cocktail explosif pour une alchimie assurée entre lecteur et bande dessinée. Il y a dans ce tragique destin de migrant un certain charme - pour ne pas dire un charme certain : Shaun Tan transforme la périlleuse réalité de ces formes humaines en une aventure fantaisiste dans un ailleurs allégorique, où les petites choses du quotidien sont simplement différentes des nôtres. Le lecteur est forcé d’adopter un regard nouveau sur l’existence ordinaire.

 

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Cet ordinaire, c’est l’arrivée dans un New-York parallèle, un Ellis Island étonnamment moderne et exotique, une langue aux multiples hiéroglyphes, aux étranges schémas et aux objets à l’utilité peu banale. Tous ces éléments sont les facteurs d’une réflexion plus profonde, centrée sur la compréhension qu’une autre coutume est possible. Ce père de famille apporte avec lui une valise qui contient quelques souvenirs d’un monde dont nous comprenons tout. Dans cet Ailleurs, là où vont nos pères, le lecteur est aussi perdu que le personnage. C’est une odyssée commune, main dans la main, qui nous fait entrer dans un univers original et artistique, alambiqué presque, composé de montgolfières et d’animaux aux mille queues.

 

Le destin lui fait rencontrer un animal hors du commun, une mystérieuse et non moins belle inconnue qui le guide dans ce labyrinthe de dédales et d’indications chiffrées, un père et son garçon qui lui font découvrir leur mode de vie… Leur rencontre est l’occasion de comprendre pourquoi ces pères-là se sont réfugiés dans cet endroit irréel, semblable à un paradis terrestre pour naufragés politiques. Placés dans un non temps, une utopie lointaine de tout repère assimilable à notre monde, ces personnages sont autant de pantins et figurines qui traduisent les tragédies de nos propres migrants, des laissés-pour-compte de nos sociétés. Difficulté d’intégration et de communication sont l’apanage de ces nouveaux-venus. Mais ce lieu est un signe d’espoir : un potentiel « meilleur » est possible, loin de chez soi.

 

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Au travers des yeux de cette âme en détresse, on découvre toutes les polémiques d’un monde moderne où les différentes civilisations s’entrechoquent et les religions coexistent sur des mêmes plaques terrestres. Là où vont nos pères va plus loin qu’une simple bande dessinée, vectrice d’un message de paix, elle assène aux politiques nationales mercantiles un véritable coup de marteau et prône une juste égalité et une équité – quoiqu’un peu fragile – entre tous ces pauvres martyrs. Peu importe votre nationalité, vous êtes qui vous êtes. Bel espoir pour bon nombre d’entre-nous.

 

 

 

En bref  

Chaleur, humanité, inventivité, poésie, humour. "Claque visuelle", diront certains, "aventure inoubliable" pour d'autres.

 

Pour aller plus loin

Rédigé par L'épopée littéraire

Publié dans #BD

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Moka 04/08/2011 21:40



Je ne lis qu'en diagonale ton billet car ce bijou m'attend sur ma PAL pour être lu très prochainement. Je mentionnerai d'ailleurs ton billet...



L'épopée littéraire 08/08/2011 22:22



Tu vas voir, c'est une lecture passionnante et qui laisse beaucoup de place à l'imagination. Tiens-moi au courant, passe me prévenir quand ton billet sera disponible sur le net.