Chapitre XIII : L'Enfant Bleu, Henry Bauchau

Publié le 3 Avril 2013

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« Si je vis ces trajets dans la fatigue du corps, la lassitude de l’esprit, lui les vit sans doute dans la peur écrasante des autres, la crainte de se dénoncer en laissant voir qu’il n’est pas conforme, pas comme les autres ».

 

 

 

 

 

Je cherchais dans cette lecture à venir un peu de douceur, de légèreté et d’insouciance ; une douce accalmie dans les tracas du quotidien. Je ne m’étais pas imaginé un seul instant que j’allais tomber sur une œuvre aussi compliquée, angoissante, comme un cri primal qui résonne et continue à vous hanter. L’Enfant Bleu, c’est l’histoire d’une rencontre entre Véronique, une psychanalyste tendre et affectueuse, et Orion, dont elle a la charge. Pour aider à surmonter les angoisses du patient-adolescent gravement perturbé, elle décide d’utiliser son talent en l’orientant vers le dessin et la peinture, censés être cette forme de catharsis qui le libérera de ses démons et l’aidera à appréhender les difficultés du quotidien.


Orion, c’est un personnage haut en couleur, quasiment indescriptible tant il nous échappe constamment. On peine à le cerner tant ses traits sont contradictoires et tant son impulsivité le pousse à sans cesse se retrancher là où on ne l’attendait pas. Orion, c’est cette machine qui bouillonne, s’échauffe, toujours prête à exploser dans un fracas assourdissant. Véronique, elle, c’est cette petite fée discrètement positionnée à ses côtés mais d’une importance capitale, qui parvient quasiment toujours à étouffer le feu et à apaiser les esprits. De cette étrange relation patient-spécialiste naîtra une complicité, pierre angulaire d’un traitement psychanalytique.

 

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« Tâtonner, s’éloigner, revenir »

 

Tâtonner, s’éloigner, revenir, rechuter, tous ces verbes étrangement lointains pour certains lecteurs, sont une réalité de tous les jours pour le duo de personnages. Orion, c’est cette lutte incessante dans son trouble, c’est une guerre déclarée contre lui-même, et comme tous les malheurs s’accompagnent parfois de belles lueurs d’espoir, c’est une guerre partagée à deux, l’un à côté de l’autre, épaule contre épaule, main dans la main. En voilà un beau thème de tolérance, qui rendrait presque le lecteur jaloux de ne pouvoir partager la même relation si profonde et sincère avec les deux personnages. Et pourtant, la complicité est tellement forte qu’elle inclut tous ceux qui s’en font les témoins : le lecteur accompagne les deux compères dans l’évolution d’Orion, pas à pas, petit à petit. Effectivement, le lecteur, c’est un peu comme cet invité surprise qui assiste aux échanges de ces deux personnages, surpris, bouleversé, complice de l’étrange jeu qui se déroule sous ses yeux. De cette relation qui est en train de se nouer. Mais dont il peine, parfois, à en comprendre les subtilités.


Tâtonner, s’éloigner, revenir, rechuter. Inexorablement. Les chutes s’accompagnent de paroles susurrées, de petits réconforts, de faibles sourires, tout en finesse et en subtilité, pour ne jamais brusquer cet enfant malheureux. Enfant atteint d’un mal étrange, et qui résonne partout sur les toits. Cet adolescent mal dans sa peau, sanguin, incroyablement sensible, c’est comme ce miroir placé devant le monde moderne : de ce jeune garçon émergent l’incertitude, la spontanéité, la souffrance, et qui font écho à celles de tant de jeunes âmes qui ne parviennent à trouver leurs repères dans un monde où tout va trop vite, et qui, dans la nuit noire, poussent ce cri de désespoir auquel peu de gens daigneront prêter attention.


Mais Véronique saura prêter une oreille attentive, puis deux, puis ses week-ends et ses jours fériés, à cet enfant pourtant peu bavard, et qui peine bien souvent à se comprendre lui-même et à percer le mystère de sa propre personnalité. Si on lui demandait de créer son autoportrait à la troisième personne, vous savez ce que nous répondrait Orion ? On ne sait pas. Oui, « on ne sait pas ». Aux questions un peu trop insistantes des parents et des professeurs, Orion a déniché la solution de secours à tous ses problèmes, et qui finalement n’est pas si stupide que ça… Essayez donc de répondre « on ne sait pas » à un badaud qui vous demande son chemin, et vous aurez la paix !


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« On ne sait pas »

 

Ce gamin marginal, incompris, aux frontières de l’angoisse, est atteint d’un mal contre lequel il se protège à l’aide d’une petite phrase banale en apparence, mais qui constitue pourtant un rempart : « On ne sait pas ». Ce rempart, c’est une construction que tente de démolir progressivement Véronique, sans en endommager les fondations : dans ce difficile labeur, la psychanalyste tente d’entrer dans son monde, pour pouvoir mieux le comprendre et lutter contre ses maux. Cet enfant bleu que l’on imagine écorché par la vie, et dont la rage bouillonne dans ses veines, doit peu à peu apprendre à laisser Véronique lui rendre visite dans cette prison dorée qui le tient maintenant en captivité.


Cette captivité est une métaphore sans cesse filée au fil des pages : Véronique provoque un vif intérêt chez Orion pour le dessin et la mythologie grecque, et celle mettant en scène notamment Minos et Pasiphaé. Cette dernière, rendue coupable d’une union éphémère – « un été enflammé » – avec un taureau, qui la subjugue par sa beauté et son allure. Naîtra de cette étrange union une question fondamentale :

 

« … que fera dans le monde l’être à venir qui n’aura de place ni parmi les hommes ni parmi les animaux ? (…) Quand il naîtra il lui faudra un lieu à sa mesure et tout à lui ».

 

Et ainsi naîtra le Labyrinthe, au sein duquel sera enfermé le Minotaure. Orion et le Minotaure, tous deux prisonniers d’un monde qu’ils n’ont pas choisis, subissent quotidiennement les attaques d’une réalité absurde, synonyme de souffrance psychologique et de douleur intérieure. Une réalité semblable à un cirque sur la scène duquel l’animal qui est en lui s’expose à toutes les brimades de ses camarades « civilisés ». Entre nature et civilisation, il n’y a qu’un pas, et c’est ce que nous démontre Orion au fil des chapitres : comme le Minotaure,

 

« Il sera la grande statue de l’homme dans l’animal, et de l’animal dans l’homme ».

 

Bref, l’Enfant Bleu et le Minotaure, dotés d’une sensibilité que leurs congénères peinent à percevoir, sont liés à jamais par la douce voix de la conteuse-psychanalyste. Le Minotaure l’accompagnera, comme une ombre, dans ses propres faits et gestes : on pourra, d’ailleurs, entendre subrepticement « son pas tâtonner, s’éloigner et revenir ».

 

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Mi-homme, mi-animal

 

Les deux facettes, mi-homme/mi-animal, sont les paradoxes qui inlassablement reviennent dans ce bouquin. Deux facettes pour un paradoxe, complexe et insurmontable. Orion, c’est un peu le concept même du paradoxe, celui qui l’illustre le mieux : d’une timidité maladive, il n’hésite pas à exploser de rage à la moindre offense ; affreusement renfermé sur lui-même, mais terriblement imaginatif et créatif quand ses doigts obéissent à la vivacité de son esprit ; l’apparente ingénuité d’un bambin « ordinaire » et ses violents accès de rage, qui n’en demeurent pas moins des appels au secours. Mi-homme, mi-animal. Le « on ne sait pas » ne serait-il pas, simplement, Orion et le Minotaure, cette force sombre qui constitue l’autre facette de sa personnalité ? Ou Orion et la psychanalyste ? Ou Orion et un lecteur aussi paumé que lui.

Le récit s’essouffle un peu parfois, probablement parce que l’auteur a eu à cœur de retranscrire ce long et fastidieux cheminement qu’empreintent Orion et la psychanalyste. Mais l’Odyssée de Véronique – mois après mois –, et qui consiste à débusquer le petit démon qui rôde autour d’Orion, s’accompagne d’une magnifique réflexion sur l’art comme salvation et catharsis. Et représente une ode à la différence et à la tolérance, un exposé sur l’amour de l’autre et la haine de soi. Une lecture que je ne peux que conseiller, et que deux petites phrases résument à elles toutes seules :

 

« Tu es un poisson des grandes profondeurs. Aveugle et lumineux. Tu nages en eaux troubles avec la rage de l’ère moderne, mais avec la poésie fragile d’un autre temps ».


J’ai tué ma mère, film réalisé par Xavier Dolan

Rédigé par L'épopée littéraire

Publié dans #Romans

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